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Gandahar et la vengeance du futur

Je tiens à m’excuser si la publication régulière des vidéos a quelque peu déraillé. Cependant, afin que la « Semaine René Laloux » reste complète, je vous propose aujourd’hui un essai consacré au film Gandahar / Gandahar : Les Années Lumière.

(Note : l’auteur de cet essai n’a pas lu le roman original ayant servi de base au film. Toutes les réflexions présentées ici proviennent uniquement de l’expérience du visionnage de ce chef-d’œuvre.)

Bonne lecture !

À première vue, Gandahar apparaît comme un État « idéal » selon les standards du XXIᵉ siècle. Le pays est dirigé par la reine Ambisextra et le Conseil des Femmes, dont la résidence se situe dans la capitale, Jasper. Les habitants, au lieu d’inhaler les vapeurs d’essence et de s’inquiéter des crises financières, vivent d’agriculture ; les guerres n’existent pas, aucune armée régulière n’est nécessaire, et la flore comme la faune locales assurent la protection du peuple.

Mais l’arrivée des Hommes-Machines change tout.

Un flot incessant de robots « élimine » tout sur son passage. Le gouvernement envoie alors le chevalier Sylvain enquêter — mission qui révèle finalement que « les eaux calmes cachent de sombres profondeurs ».

Avant d’atteindre sa destination, Sylvain est capturé par des mutants. Remarquant son hostilité, ceux-ci lui demandent pourquoi il les hait. Le jeune chevalier répond que le gouvernement lui a appris à considérer les mutants comme des ennemis.

Ces « monstres » lui révèlent alors une vérité terrible — loin d’être la dernière du film : autrefois Gandahariens, ils furent soumis à des expériences de mutations génétiques par les scientifiques de la capitale. Lorsque les résultats ne furent pas jugés satisfaisants, le gouvernement les bannit sous terre, les déclarant ennemis du peuple « originel ». Dotés d’une longévité exceptionnelle, d’un esprit collectif capable d’invoquer la foudre et du pouvoir de voir l’avenir, les mutants furent condamnés à une existence misérable, espérant désespérément pouvoir un jour rentrer chez eux.

Si cela paraît déjà terrifiant, l’histoire de la naissance de l’antagoniste du film — Metamorphis — l’est encore davantage.

Imaginez un homme devenu sujet d’expériences au nom de l’État. Finalement, seul son cerveau est conservé (le sort du reste du corps demeure inconnu), placé dans l’Océan Excentrique et soumis à d’innombrables injections chimiques jusqu’à développer une conscience propre. Ce cerveau, initialement destiné à contrôler un corps, apprend à utiliser ses propres cellules pour percevoir, sentir, entendre — et tuer.

Tuer ses créateurs.

Isolé du monde après l’abandon de l’expérience, ce cerveau gigantesque, gardant de vagues souvenirs d’une vie autrefois humaine, devient Metamorphis — créateur des Hommes-Machines.

Un vieux scientifique confirme cette vérité à Sylvain, tandis qu’une représentante du Conseil des Femmes admet froidement que Gandahar a créé son propre problème.

Envoyé de nouveau auprès de Metamorphis pour le tuer, Sylvain est plongé dans une sorte de cryosommeil. Mille ans plus tard, il découvre un Metamorphis vieillissant : terrorisé par sa propre mort, celui-ci utilise les Gandahariens comme source de nourriture et transforme les cellules mortes en Hommes-Machines. Ne disposant pas d’assez d’êtres vivants pour survivre, il crée un portail temporel afin d’exploiter les Gandahariens du passé.

La fin paraît évidente, mais ce n’est pas elle qui importe ici.

Que René Laloux l’ait voulu ou non, il a créé l’une des plus grandes dystopies de l’animation. Non pas tant dans le monde dominé par Metamorphis que dans Gandahar lui-même.

Le « paradis » que le pays prétend être est artificiel. Une véritable existence paisible n’appartient qu’aux habitants privilégiés de Jasper et au Conseil des Femmes. Ambisextra surveille le royaume grâce à des oiseaux-miroirs, mais les paroles troublées de Sylvain après avoir quitté la capitale suggèrent clairement que la vie hors de Jasper n’intéresse guère l’élite dirigeante.

Une scène révélatrice montre Ambisextra élevant la « tête » — le bâtiment gouvernemental — dans les airs lors du danger, abandonnant mutants et villageois à leur sort.

On peut y voir un mépris profondément enraciné envers ceux qui sont différents, physiquement ou socialement — une société manifestement fascinée par des idées proches de l’eugénisme.

Bien que les Hommes-Machines de Metamorphis prônent l’anti-individualisme, leurs accusations contre la moralité des Gandahariens ne semblent pas totalement infondées. De la relation « tendre » — en réalité profondément charnelle — entre Sylvain et Erel, jusqu’au fait même que le bonheur des dirigeants repose sur la souffrance de leurs propres citoyens, Gandahar apparaît comme une civilisation bâtie sur l’exclusion.

Gandahar est une œuvre d’une richesse thématique exceptionnelle. René Laloux a créé un chef-d’œuvre dont on pourrait discuter pendant des heures sans en épuiser le sens. De tels films devraient être étudiés dans les écoles d’art plutôt que laissés dans l’oubli.

Cet essai vous était proposé par la chaîne ART.

Si le texte vous a plu, n’hésitez pas à le partager avec d’autres cinéphiles et à proposer des films ou des animations que vous souhaiteriez voir analysés.

Et enfin : Considérez-vous Gandahar comme une utopie détruite par Metamorphis, ou comme une société ayant créé son propre monstre ?

Merci de votre lecture.

u/ITisallabout — 2 days ago